Arpenter l’Ouest

Balades en zigzag dans un territoire industriel (4)

Après notre dernière balade en zigzag dans l’agglomération de Renens-Gare -le terme peut surprendre, mais patience, ce sera pour un prochain article- il est assez cohérent d’aborder la question de l’habitat ouvrier.

Mais ne mentons pas, le véritable déclencheur de cette quatrième balade en zigzag fut l’annonce ci-dessous, lue lundi 15 décembre dernier sur le site internet de la commune de Renens.

un_quartier_pour_Florissant ?

Capture d’écran effectuée le 15 décembre 2014

De l’agora à Florissant, en passant par « Iril City »

Imprimez le croquis cartographique, des fois qu’on se perdrait, et suivez-moi donc.

Dans mon souvenir, il y a tout de même un mois que je n’étais plus passé par là, Florissant était le nom d’un quartier déjà bâti, un quartier qui portait bien son nom, avec des lieux, avec des gens, des activités et…

– Bref, un espace vécu, pas une page blanche sur une planche à dessin ! abrège Nestor.

– Absolument !

Or l’annonce ci-dessus semble dire autre chose. Sait-on jamais, les murs tombent si vite en ce moment, allons vérifier. Mais quel chemin prendre ? Optons pour un itinéraire qui nous fera passer par des quartiers nés de l’industrie.

Donnons-nous rendez-vous sous le saule de la place du Marché de Renens et partons de là.

– Pourquoi de là ? mon bon Nestor. Comme tu le sais, dans la cité grecque, l’agora était à l’origine le lieu où siégeait l’assemblée des citoyens, puis elle est également devenue un centre économique et religieux, de plus…

– Un peu comme le forum des Romains, en somme ?

– Absolument !

Or à Renens, le marché du samedi rassemble beaucoup de monde, on y organise même des rendez-vous pour tous les citoyens du District de l’Ouest lausannois, en vue de les informer sur les projets d’avenir, d’écouter leurs propositions, leurs questions et de débattre.

– Mais pourquoi le saule ? demande Nestor.

– Il nous abritera quelques instants de la pluie et nous pourrons bavarder un peu avec lui, par exemple évoquer le vieux combat de son sauvetage, à l’époque où des tronçonneuses rôdaient dans les parages. Son maintien a coûté plusieurs places de parc au parking souterrain de la place du Marché, qui s’en est très bien remis, je te rassure, alors que d’autres en pleurent encore.

– C’est vrai que cette histoire est à pleurer.

– Au fait, t’ai-je dit que ce saule est un ami du peuplier des Biondes ?

– J’avais deviné ! Bon, on y va ?

Annonce parue en 1906 dans le "Journal et Feuille d'Avis de Renens"

Annonce parue en 1906 dans le « Journal et Feuille d’Avis de Renens »

Traversons l’avenue du 14 Avril pour quitter la place et remontons l’avenue de la Poste, là où se trouvaient l’ancienne usine Tesa et l’ancienne fabrique Jaccard. Au rond-point, traversons l’avenue de l’Eglise catholique et poursuivons la montée de l’avenue de la Poste. Sur la droite, on remarque six petits immeubles (nos 26 à 36). Ces immeubles ont été bâtis par les CFF au milieu des années cinquante pour les employés qui travaillaient à la gare de triage. Derrière ces immeubles, on aperçoit des jardins potagers; aujourd’hui encore, chaque appartement a son petit lopin.

Bifurquons à droite dans l’avenue de Saugiaz. Arrivés à la hauteur du collège de Verdeaux, on peut avoir une pensée émue pour feu les petites maisons de la rue de l’Avenir et de l’avenue de Saugiaz, juste en face. (Si l’on a peur d’être taxé de passéiste, on enfouira ce genre de pensées tout au fond de soi, juste en dessous du bas de laine). Au bout de l’avenue de Saugiaz, traversons la rue du Bugnon,  suivons-la quelques mètres puis empruntons la promenade plantée entre les jardins potagers et le terrain de football de Verdeaux. Ces jardins potagers font partie des cinq immeuble situés juste derrière (chemin de Borjod 2 à 10); comme à l’avenue de la Poste, chaque appartement a son lopin. Ces immeubles ont été bâtis par la Société Coopérative d’habitation de Renens (SCHR) entre le milieu des années quarante et le début des années cinquante. Fondée en 1946, la SCHR existe toujours, son nom a légèrement évolué puisque elle s’appelle aujourd’hui Société Coopérative d’habitation de Renens et agglomération. La petite histoire nous raconte qu’en 1946, on critique les anciens qui ont tant tardé à créer une telle société alors que le besoin en logements ouvriers était criant depuis le début du siècle. Mais ceux des anciens qui étaient toujours là au moment de la fondation -après la guerre l’espérance de vie était d’environ 63 ans pour les hommes et de 68 ans pour les femmes- trouvèrent ces reproches tout à fait infondés. En 1922 en effet, ils participèrent substantiellement à l’achat de l’Hôtel du Mont-Blanc qui devint la Maison du Peuple, lieu qui joua un rôle essentiel dans la vie des ouvriers et  de leurs familles. On dut donc attendre 1946 pour avoir assez de moyens et fonder une coopérative d’habitation.

Avant de quitter la promenade plantée, jetons un coup d’oeil aux cinq immeubles du chemin des Corbettes. Plus qu’un coup d’oeil en fait, car à première vue il paraît difficile de croire que ces immeubles ont été construits par la SCHR dans les années cinquante, juste après ceux du chemin de Borjod. A l’origine, ils leur ressemblaient beaucoup, mais depuis, ils ont été rénovés et agrandis, toujours par la SCHR. On remarque que chaque immeuble a été réhaussé d’un étage et a reçu à l’avant un nouveau corps de logis, parfaitement relié à l’ancien; les jardins potagers ont par conséquent disparu.

– Qu’en penses-tu ? me demande Nestor médusé.

– Je trouve l’ensemble très réussi, voilà une excellente manière d’augmenter les coefficients d’utilisation et d’occupation du sol, le CUS et le COS, de plus…

– Bon, on y va ?

Empruntons le passage entre le terrain de foot et les immeubles pour gagner l’avenue du 24 Janvier. On se trouve alors derrière l’ECAL, l’ancienne usine Iril, et face aux trois barres et leurs annexes qui forment un ensemble que certains Renanais appellent encore « Iril City ». Ces immeubles de la fin des années soixante ont été construits derrière l’usine pour les ouvriers, les ouvrières devrait-on dire. Nous reviendrons sur cette « utopie » industrielle dans un prochain article. Le lecteur ou le promeneur impatient peut en attendant visionner L’usinel’excellent documentaire du cinéaste Alex Mayenfisch.

La suite du chemin ne fait pas l’objet d’une description détaillée. Le promeneur ouvrira les yeux à sa guise, s’extasiera, ou pas, devant tel ou tel bâtiment, entendra peut-être le son des cloches du temple, de celle de l’ancienne école du village, la plus vielle cloche du canton semble-t-il,  et remarquera peut-être que toutes les faces de l’horloge du clocheton de cette école n’indiquent pas la même heure, etc., etc.

Après la troisième barre d’Iril City, monter l’avenue du temple, prendre à droite la rue du Village, après la boulangerie monter le chemin de la Creuse, tourner à droite et suivre le chemin de Saint-Georges (au milieu du chemin, à la fin du plat, monter à gauche juste avant le panneau « chemin sans issue »), tourner à droite et descendre le chemin de la Bruyère, caresser les moutons s’ils sont là, prendre la fin de l’avenue du Château, admirer celui-ci, ou pas, suivre quelques mètres le chemin des Clos, dire bonjour aux « villas anglaises » du chemin des Clos (elles sont toujours là, mais il est déconseillé de les caresser), traverser le parc Sauter, suivre le chemin de la Roche, s’y arrêter à la hauteur du chiffre 5 (en rouge sur le croquis). Constater qu’il y a bien un quartier autour de nous, pas un décor en carton-pâte.

– Je vois même des peupliers ! s’enthousiasme Nestor.

Nous voici donc au centre géographique de cet ensemble de huit barres de sept étages construites au début des années soixante pour loger les ouvriers et les cadres des industries voisines, principalement Bobst et Sicpa. Mais il y avait aussi dans ces immeubles des ouvriers d’Iril et de Tesa.

Nous reparlerons bientôt de ce quartier, qui existe donc, mais aussi de ses limites, car il n’y a pas que ces huit barres, de ses lieux et de ses habitants, qui ne sont pas des figurants.

– Alors, sur le site internet de la commune, c’était une erreur ? conclut Nestor.

– Apparemment.

– Et que lit-on si on clique sur le lien www.renens.ch/enmouvement ?

– C’est un peu plus clair. On devine qu’il s’agit de densifier.

– Et pourquoi cette exposition et ce débat ?

– Surtout parce que ça coince, il y aura sûrement un référendum.

– Un pronostic ?

– Non, aucun. Mais des souhaits. Je souhaite que le débat soit un vrai échange d’arguments et que les habitants du quartier ne soient pas disqualifiés par des autorités qui ont moyennement apprécié plusieurs pétitions munies de très nombreuses signatures. Je souhaite que, si vote il y a, les Renanais prennent la peine d’aller voir ce quartier avant de voter et…

– qu’ils lisent ton blog !

– Nestor, mon bon Nestor, que deviendrais-je sans toi ?

– Allez, on rentre !


Sources de l’article et remerciements

Société Coopérative d’Habitation – Renens (SCHR), Cinquante ans de logement social en banlieue ouvrière, Robert Curtat, article paru dans Habitation : revue trimestrielle de la section romande de l’association suisse pour l’Habitat, no 2 / 1995, p. 10 à 13.

Archives de la Maison du Peuple Renens & environs. Merci à son président Gilbert Stöckli et à Anne Holenweg-Rouyet.

Archives du Journal et Feuille d’Avis de Renens, consultées à la BCU / Rumine.

Anciennes cartes topographiques consultées sur map.geo.admin.ch.

Et les précieuses informations fournies par Eva Gloor et Robert Haeberli dont j’apprécie régulièrement la disponibilité et la gentillesse. Qu’ils en soient très vivement remerciés !

1 comment for “Balades en zigzag dans un territoire industriel (4)

  1. Myriam Romano
    19 décembre 2014 at 17 h 41 min

    Merci Nicolas !
    Avant d’habiter dans notre joli quartier, c’est au Temple, face à Iril que j’ai vécu plus de 20 ans, depuis tout petit enfant jusqu’à jeune adulte. Beaucoup de souvenirs de ce quartier très vivant et solidaire.

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