Arpenter l’Ouest

Balades en zigzag dans un territoire industriel (3)

Si vous comptez faire cette balade, imprimez le plan. Les références qui apparaissent dans l’article, chiffres en vert et en bleu, renvoient à la légende du plan et non pas à la carte de 1964 que l’on trouve ci-dessous.

Pour les gens pressés, les malvoyants ou les grabataires,  il y aura bientôt une édition sonore de cette balade. Et pour les malentendants pressés, malvoyants ou grabataires, on trouvera autre chose.


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Rue de Crissier à gauche et rue de la Mèbre à droite

Renens Gare 1964, sortie d’usine

Pour cette troisième Balade en zigzag, nous ne suivrons pas les panneaux jaunes; nous partirons par la rue de Crissier et nous reviendrons par la rue de la Mèbre. Entretemps  nous aurons traversé la rue du Jura et descendu celles des Alpes et de l’Industrie. Jura, Alpes et Industrie, voilà un peu le programme de cette balade, mais il faudra ouvrir les yeux, lever le nez et faire preuve d’un peu d’imagination. Au départ de la sortie nord du passage sous-voie de la gare de Renens, cette balade est une sorte de boucle dans le passé, un kilomètre, mais des années-lumière. Elle peut se faire entre deux trains, incident à la ligne d’enclenchement, entre deux fastfood, indigestion, ou entre amis.

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Un kilomètre, mais des années-lumière

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La Maison du peuple, le jardin et l’annexe. Carte postale non datée, source J.- C. Marendaz

Pour commencer, traversons la rue de la Mèbre, puis celle de Crissier. Nous remontons ensuite cette rue, sans oublier de regarder régulièrement à gauche, dans les ruelles adjacentes où l’on aperçoit d’anciennes villas, d’anciens immeubles; le cachet, les cadres de portes et de fenêtres en pierre ainsi que les sousbassements en pierres de taille disent une autre époque. Regardons en particulier entre les numéros 1 et 3, entre le 5 et le 7 (prière de ne pas trop s’attarder), et entre le 7 et le 9, le chemin Villa des Monts. Passée la librairie papeterie Bauer (2), arrêtons-nous devant le le magasin portugais, et regardons le trottoir d’en face. Le numéro 4, bâtiment rose construit en 1895 ou en 1901 selon les sources, est toujours la Maison du Peuple (1), l’enseigne du restaurant nous dit que le Grand Timonier est là tous les jours, ou presque. La vilaine verrue du 4bis était le jardin, et derrière il y avait l’annexe où de nombreux habitants de l’Ouest vinrent danser, écouter des concerts, assister à des spectacles ou à des matchs de boxe. Arrivés en haut de la rue, arrêtons-nous devant le garage et regardons sur le trottoir d’en face. Au numéro 12, dans ce bâtiment qui date de la fin des années 1930, il y a toujours eu une boulangerie et, en 2014, elle est toujours artisanale. Ici on fabrique du pain de père en fils, et du bon. Faisons encore quelques pas et nous voici au café des Chemins de Fer (3). On s’arrête? C’est assez bien, mais beaucoup moins que chez Calvett’.

Avant de traverser la rue du Jura, regardons à gauche, par beau temps on peut apercevoir le triangle clair du Pré d’Anselme, au-dessus de Montricher, non loin du Mont Tendre. Puis regardons à droite, en diagonale; à la place de ce gros pâté gris, il y avait là autrefois la menuiserie Tschopp (2), et la Mèbre qui coulait à l’air libre jusqu’ici.

Nous voici devant le Lumen (3), où l’on jouait des westerns. J’ai connu Bluette, une dzodzette ouvreuse en retraite, car la salle était fermée depuis longtemps déjà. Et aujourd’hui, toutes les deux sont mortes, hélas, trois fois hélas. Restons sur le trottoir du Lumen et longeons le mur jusqu’à la porte de service, à côté de la première chéneau. De là, regardons en face, entre le bâtiment gris et le bâtiment rose; dans cet espace, et à la place des immeubles qui sont derrière, il y avait l’entreprise Matisa (4) qui se trouve aujourd’hui à Crissier. Traversons la rue pour longer le chantier d’un petit entrepreneur local. Dans ce vide, il y avait autrefois une fabrique de chicorée (5), la fameuse chicorée Tell, dans son paquet jaune et bleu. Après la guerre, lorsque ce produit fut moins « en vogue », on fit aussi de la mélasse. La fabrique cessa ensuite ses activités et les locaux furent loués au centre espagnol Garcia Lorca, où on mangeait fort bien, et à différents artisans. Tout cela a été rasé il y a quelques mois, ouf, pas de squatters, et dans quelques temps un magnifique quartier sortira de terre. Pour qui ? Les loyers nous le diront bientôt. Si vous voulez en savoir un peu plus, cliquez ici, puis cliquez sur le point bleu tout en bas de la carte (Alpes Sud). En poursuivant la montée, observons les bâtiments de part et d’autre de la rue, ils nous disent eux aussi une autre époque. Les deux tours que l’on aperçoit à l’est nous disent la migration des années 1960, et les années Schwarzenbach. Une des villas à l’ouest, la jaune aux volets blancs, nous dit peut-être la migration intérieure, avec son magnifique toit à la bernoise. Nous arrivons à la hauteur de l’hôtel Beau-site  (4), autrefois occupés par des voyageurs de commerce, et ses boulistes le dimanche. Avant de descendre la rue de l’Industrie, regardons encore la villa qui fait l’angle, au numéro 47 de la rue des Alpes. Jusqu’au début du siècle, il y avait dans ce secteur un tonnelier, car l’Ouest avait ses vignes, nous en reparlerons.

Si vous n’avez pas encore regardé les Alpes depuis la rue éponyme, ce n’est pas grave, on les voit aussi depuis la rue de l’Industrie, par temps clair, s’entend. La rue de l’Industrie nous ramène à Renens, depuis le Lumen nous étions en effet à Crissier. Le panneau communal se trouve à la hauteur de la Mèbre qui marque une limite dans cette agglomération de communes très imbriquées; nous reparlerons bientôt de sa naissance, bien plus ancienne qu’on ne pourrait le penser. Une grande prudence est requise pour traverser l’avenue du 1er Mai, pourtant zone 30. On peut en passant saluer la maison aux volets rouges (5), si elle est toujours là. Dans quelques mois il y aura ici des studios, pour étudiants paraît-il, mais les loyers dont j’ai un peu entendu parler semblent dire autre chose. Nous sommes maintenant devant le 8 de la rue de l’Industrie, un petit immeuble d’habitation qui était autrefois un hôtel (6). M. Ré, l’imprimeur du no 6, pourrait nous raconter des anecdotes très exotiques qu’il vécut ici enfant, à l’ombre du bien nommé Hôtel Oasis. Gardons cela pour une autre fois et regardons le bâtiment d’en face, constitué de deux corps bien distincts (6). A droite, la partie d’habitation; son sousbassement en pierres de taille permet de situer sa construction entre la fin du 19ème siècle et le début du 20ème. La partie de gauche est un vaste atelier. On y fabriquait des serres métalliques, puis ce fut le bureau d’ingénieurs Boss, puis de nouveau un atelier de construction métallique. La partie arrière de ce bâtiment abrite un marchand de pneus et un garage. Traversons la rue, toujours avec prudence, pour nous trouver face aux bâtiments qui correspondent aux numéros 2, 4 et 6 de la rue (7). Dans ces bâtiments qui datent du tout début du 20ème siècle, il y a toujours eu des activités industrielles ou artisanales et de l’habitat. Jusque vers 1915, on séchait ici du tabac et on fabriquait des cigares. Puis les bâtiments furent rachetés et on fabriqua des mannequins et bustes pour le prêt-à-porter. Au début des années 1950, l’arrière des bâtiments fut doté d’une grande halle où l’on installa des machines pour imprimer des patrons de mode, et ce furent les belles heures des catalogues Ackermann-Jolymode ! Aujourd’hui, une petite imprimerie artisanale continue son activité ici, et on trouve un bureau de marketing, une garderie communale et des logements.

Traversons à nouveau et observons le secteur en nous mettant sur le trottoir devant la poste. A la place de la poste, il y avait l’usine Tesa qui a déménagé au nord de la commune (8) et en face, la fabrique Jaccard (9) où l’on produisait notamment des coffrets en bois pour les boîtes à musique de Sainte-Croix. A l’emplacement de la Coop, rue de la Savonnerie (10), se trouvait la savonnerie Louis Mayer. Ce secteur a été complètement remanié depuis, car en 1964 la partie est de l’avenue du 14 Avril n’avait pas encore été percée (cf. ci-dessus esquisse en rouge sur la carte de 1964). Traversons l’avenue pour nous retrouver sur la place du Marché (7).

Le plan de 1964 nous montre un espace entièrement occupé par l’usine Maillefer (11), avant son déménagement pour Ecublens au début des années 1970. Aujourd’hui cette place, esthétiquement pas parfaite et ceinturée par deux géants couleur orange, joue son rôle de place, on s’y arrête, on s’y rencontre et toutes sortes d’événements en font un centre social, parfois une agora.

Regagnons la gare par la rue de la Mèbre, il suffit pour cela de descendre quelques marches d’escalier. Soyons attentifs aux immeubles de cette rue, des années 1920 pour certains, des années 1930 pour d’autres, ils valent le coup d’oeil. Allons encore jeter un oeil entre le no 8a et le no 6 de la rue (12). Dans cet espace on trouvait, il y a quinze ans encore, des bâtiments artisanaux, un garage, un transporteur et l’imprimerie Marbot. Les livres nous disent encore qu’ici, il y a fort longtemps, il y avait une fabrique de crosses de fusils. Feu la fabrique, donc. Sur la droite, on repère une sorte de cabanon, presque un igloo, en verre et en acier; c’est par ici que l’on accède au voûtage de la Mèbre qui passe sous nos pieds. Faisons demi-tour pour regagner la rue et, s’il nous reste quelques instants, allons admirer la torréfactrice Probat dans la vitrine de Pappy John (8), au no 1 de cette rue de la Mèbre qui coule vers la gare. On irait bien boire un verre chez Calvett’, mais c’est fermé, pour toujours.


MISE AU POINT, COMPLEMENTS, SOURCES ET REMERCIEMENTS

Mise au point

Peu de choses ont été dites sur toutes ces industries, fabriques et ateliers, c’est vrai. Mais nous y reviendrons, et dans le détail. A suivre bientôt sur ce blog. Mais cette balade aura permis de s’imaginer l’atmosphère de Renens Gare au milieu des années 1960, l’effervescence industirelle, ferroviaire et commerciale. Et quand les sirènes des usines retentissaient, quelques minutes suffisaient à remplir pintes et bistrots.

Compléments

Carte de 1964 à imprimer.

Photo des années 1960 (non datée) prise depuis l’ouest, avec Lumen, Matisa, Chicorée Tell, Beau-site, Boss, Ackermann-Ré.

Photo (non datée) prise depuis le sud, avec Savonnerie, Boss, Hôtel « Oasis », Ackermann-Ré. Tesa, Jaccard.

Photo (non datée) prise depuis le nord, avec Maillefer et secteur gare.

Sources

Pour réaliser le plan de la balade j’ai pris une photo de la maquette réalisée par les CFF pour l’exposition «Léman 2030» à Renens. Si l’exposition vous intéresse, cliquez ici.

Pour réaliser le plan de 1964, j’ai utilisé un fond de carte swiss topo à l’échelle 1:25’000 agrandie. (www.map.geo.admin.ch).

Les images d’époque sont tirées du livre de Jean-Claude Marendaz Renens, de la campagne à la ville, Chavannes, déc. 2010. L’auteur m’a autorisé à les reproduire, qu’il en soit ici vivement remercié.

Diverses informations sont tirées du livre édité par la Société industrielle et commerciale de l’Ouest lausannois, pour son 100ème anniversaire : Sic – Sicol 1910 – 2010, s’unir, croire et créer, Renens, 2010.

Entretiens avec MM. Marbot, Marendaz et Ré.

Remerciements

A MM. Marbot, Marendaz et Ré pour le temps qu’ils m’ont consacré, à M. Marendaz pour l’autorisation d’utiliser ses photographies.

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M. Marbot, l’homme au béret. Tout le monde l’a vu dans l’Ouest, mais qui connaît son vrai nom ?

IMG_5091Remerciement spécial

A M. Marbot pour avoir effectué cette balade avec moi, ce fut un plaisir !

1 comment for “Balades en zigzag dans un territoire industriel (3)

  1. 2 janvier 2015 at 22 h 46 min

    Merci de citer la savonnerie de mon grand-père, qui portait le même prénom que moi. Il n’en reste que le nom de la rue. Je n’ai aucun document de l’époque, hormis une carte postale que j’ai confiée à M. Marendaz pour la brochure de la SIC.

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