Arpenter l’Ouest

Le mercredi, chez Calvetti, c’était jour de langue

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Langue de boeuf, sauce aux câpres, purée maison, carottes itou

Ce midi, je n’ai pas mangé chez Calvett’, le bistrot est fermé depuis samedi, pour toujours.

– Ne fais pas l’enfant ! me dit une voix douce. Pourquoi pleures-tu une époque que tu n’as pas connue ?

– Je ne pleure pas une époque, je pleure un lieu, un lieu qui ne sera pas remplacé, un lieu où des gens, toutes sortes de gens, se rencontraient, se parlaient.

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En chinois comment dit-on « ancien café fédéral » ?

Et j’en ai rencontré des gens, au Café Terminus. Je ferai un jour le portrait de certains d’entre eux et à travers ces portraits c’est celui de l’Ouest qui se dessinera. Oui, de l’Ouest, car les Calvetti ont fait rayonner le Terminus bien au-delà de Renens. Certains revenaient même d’outre-Sarine pour saluer ce lieu étroitement lié à leur jeunesse, à leurs années laborieuses. Ajoutons que depuis quelques années, beaucoup de ces bistrots ayant disparu, Le Terminus était fréquenté par de nombreux retraités de la région. Il n’y a pas si longtemps, on y voyait encore le doyen de Renens, qui n’est pas mort, rassurez-vous, je viens de le croiser vers la copet.

Chez Calvetti, j’ai rencontré des inconnus, me suis lié avec certains, j’ai revu d’anciennes connaissances et j’ai fait venir des voisins, des amis pour partager ce lieu avec eux. Les nommer tous serait périlleux, ennuyeux et à coup sûr vexant pour ceux que j’oublierais ou que je n’ose nommer. Mais laissez-moi quand même le plaisir d’égrener ma litanie laïque, entre songe et réalité.

Chez Calvett’ y avait la mère du patron, une sainte femme, et son mari qui ne s’appelait pas Joseph, le patron qui n’est pas Jésus, et sa femme, car il a le droit lui, des accents du monde entier, des vifs, des lents, des trémolos, un Chinois une fois, des Coréens tous les matins, et les petits nains, un anachorète sans chaussette, une anacoluthe sans son troubadour, Jésus faisant la foire entre deux larrons, un gymnaste et ses lauriers qui a failli devenir curé, un cordonnier bien chaussé, Aldo mon poteau, un barbu pas triste admirant chaque jour un temple bouddhiste, une grosse dame coincée entre deux rebouteux, un amateur de langue séchée mais pas de bois, quelques politiciens, Tintin sans Milou, Milou sans l’sou, un sans-papiers, une sans-culottes, une de Leysin et ses copines, l’ami des vieux combats, littéraires ou pas, un ou deux filous, un avocat entre deux plaidoiries, un urbaniste entre deux plans de quartier, un cheminot entre deux trains, un vieux tramelot et ses deux remorques, une perle rare entre deux saints, un plombier entre deux pépées, des qui lorgnaient les pépées, la perle et ses saints, une mignonnette à la table de l’angle sud-ouest, sa petite soeur, un gratin de cornettes, juste divin, un portrait de Schaffhouse, un marin géographe et son schnauzer amical, le fils du laitier, mais pas sa femme hélas, des cols bleus, des cols blancs, des salopettes de toutes les couleurs, une infirmière grecque, un GO à bicyclette, un homme de lettres faisant le trottoir, sa tante venue d’Issoire, une dame-pipi retraitée flanquée de son général en retraite, l’accordéon et son Dédé, des couples très touchants, des gens très touchés, un arpenteur pompette, Jim sans son Jules, Jack et son Daniels, une délicieuse Autrichienne, une autre dame un peu tarte, des forains péruviens, un cantonnier bien lancé, le gars du ranch sans ses poules, une actrice et sa claque, un syndic et sa clique, un photographe, une Catalane enflammée, le Père Jean étonnamment recueilli, la famille du patron, un gars d’Ecublens, une fine plume et son joli bolide, le fils et la belle-fille du doyen, Pomme avec qui j’ai bu un café, un capitaine enjoué, une Castafiore enrouée, Samson, un micro sans sa bonnette, un homonyme preneur de son, un flacon de Goron, un çon sans sa cédille, un vieux sans sa sébile, un Espagnol sans sa Séville, une belle femme sans ses guenilles, une roche sans ses anguilles, un hockeyeur sans ses coquilles, un gymnaste sans espadrille, une ballerine sans ses pointes, un gars qui disait « je tire ou je pointe ? », un chômeur, un sans-dents, et puis tous ceux dont on parlait, les sans voix, les pas là, les jamais là, les plus jamais là. Bla, bla. Avec beaucoup d’entre eux j’ai pris langue, mais jamais de patin, je te le jure ô ma chérie !

Le mercredi, quand je sortais de chez Calvetti, je cheminais en méditant cette phrase de Guy de Pourtalès tirée de son roman La Pêche miraculeuse «Au fond de soi il y a une sorte d’église vieillotte où l’on va s’asseoir de temps à autre pour écouter l’harmonium».

– Amen ! dit l’insolant.

Heureusement, l’harmonium grince et l’Arpenteur, qui lui aussi se fait vieux, n’a rien entendu.

1 comment for “Le mercredi, chez Calvetti, c’était jour de langue

  1. Corinne Curdy
    3 décembre 2014 at 15 h 52 min

    Super ton inventaire hétéroclite! À mettre en musique! Corinne

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