Arpenter l’Ouest

Prière d’insérer

Espèces_d'espaces_couverture Georges_Perec_romans_et_récits_couvertureLe « prière d’insérer » est le texte d’accompagnement d’un livre, d’une collection ou d’un article, motivant l’intérêt de le publier ou d’en parler… Il peut constituer ou être repris en tant que quatrième de couverture ou courte introduction. (Source: sefairepublier.wordpress.com)

L’oeuvre de Perec, inclassable, est traversée par des questions liées à l’espace. Perec m’accompagne depuis longtemps, ses livres sont toujours à portée de main, à portée de mes yeux.

D’une certaine manière, Perec n’est pas étranger à mon projet Arpenter l’Ouest, dire un territoire en profonde mutation.

Je me propose ici de partager avec vous le prière d’insérer de son livre intitulé Espèces d’espaces, ainsi que les deux dernières pages de ce journal d’un usager de l’espace.

Espèces_d'espaces_prière_d'insérer

L’espace (suite et fin)

J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources:

Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l’arbre que j’aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts…

De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute: il me faut sans cesse le marquer, le désigner; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.

Mes espaces sont fragiles: le temps va les user, va les détruire: rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière: « Ici, on consulte le Bottin » et « Casse-croûte à toute heure ».

L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes:

Ecrire: essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose: arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.

Paris,

1973-1974

Georges Perec, Espèces d’espaces, éditions Galilée, Paris, 2000, pages 179 et 180

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